Pour Eric De Keuleneer, il est grand temps de réguler les comportements. Grand pourfendeur des activités spéculatives, Eric De Keuleneer prône une taxation ciblée des banques qui ont une activité de marchés importante.
Interview Par Serge Quoidbach
D’un côté, la population a ses représentants à la Commission et au Parlement. D’un autre, les banques ont leur fédération, leur lobby. Y a-t-il, selon vous, un équilibre entre les forces en présence?
Pas vraiment. Souvent les régulateurs ne disposent pas des informations de base. Ces informations sont souvent gardées au niveau des banques, vu le manque de centralisation et de transparence d’un grand nombre de ces marchés. Les pouvoirs publics n’ont pas suffisamment les moyens d’analyser la communication des banques et ses aspects fallacieux. Les lobbies bancaires ont dépensé des centaines de millions de dollars pour influencer le Congrès américain. On suppose qu’une grande partie est consacrée à des études, lobbying juridiques et autres, et pas uniquement à des dons politiques en tous genres. Les montants consacrés à l’information en tout genre représentent, en tout cas, de la communication massive, proche de la propagande, par rapport à laquelle les pouvoirs publics sont souvent trop peu informés, mal équipés.
La Commission a demandé aux groupes de lobby de s’enregistrer et de montrer à quoi il s’emploie. La même demande va se faire au niveau du parlement. Cela ne vous semble-t-il pas suffisant?
Non. On se rend bien compte que la simple divulgation n’est pas efficace. Voyez la rémunération des patrons; on avait cru qu’en obligeant la divulgation, on allait entraîner un effet de retenue. On constate que, l’année passée, les rémunérations des patrons du Bel 20 ont augmenté, alors que les performances n’y étaient pas. Et aucun ne semble gêné que l’on sache qu’il gagne des millions d’euros et reçoive des augmentations pour des performances négatives. On banalise, mais ça ne va pas changer grand-chose.
Que pensez-vous de l’état d’avancement de la directive encadrant les fonds spéculatifs?
Il n’est pas facile de réguler les activités des hedge funds, qui sont souvent des investisseurs comme beaucoup d’autres; mais le problème est qu’ils ont des moyens considérables pour se financer, fournis par des banques, et qu’ils bénéficient de nombreuses faveurs de la part des banquiers d’affaires. Essayons donc de limiter la capacité des banques de dépôts à financer les hedge funds, et de renforcer la lutte contre le trafic de faveurs en tout genre auquel se livrent beaucoup de banques d’affaires. Une grande partie des performances de hedge funds vient de faveurs et informations privilégiées reçues de leurs banquiers, relatives à des opérations d’émission d’actions ou de convertibles, des fusions-acquisitions, des problèmes de crédit, etc. N’oublions pas aussi qu’on tolère n’importe quelle spéculation de la part de n’importe qui, entre autres parce qu’il n’y a pas de frais sur les transactions financières, et parce qu’on n’impose pas de vraie transparence. La transparence serait très utile sur les produits dérivés. Ce serait un vrai moyen de réduire la capacité de spéculation et de manipulation des banques et des hedge funds.
C’est le chemin qu’aimerait suivre le Parlement européen. L’affaire est même devenue éminemment politique. N’est-ce pas là le signe que des démarches volontaires sont prises?
La volonté politique et même nationaliste derrière l’attaque contre les hedge funds est tellement claire dans le comportement de certains responsables politiques, surtout français ou allemands, que cela cabre les Anglo-Saxons et bloque les débats. Je crois vraiment qu’ils se trompent de cible. Le vrai problème, ce sont les banquiers, surtout les banquiers d’affaires, leur absence de déontologie et leur capacité financière excessive. On entend souvent les banquiers réagir aux révélations relatives à leurs pratiques douteuses en disant, la main sur le cœur, qu’ils "n’ont rien fait d’illégal". C’en est parfois écœurant et cela signifie que certaines lois doivent être modifiées et renforcées. Il est grand temps aussi que des codes déontologiques rigoureux soient établis, avec force légale. Cela protégerait tous les gens honnêtes qui travaillent dans les banques, et – Dieu sait qu’ils sont nombreux – qui veulent faire leur métier de façon correcte et sont souvent gênés de ce système pervers, de cette absence d’éthique et de ces bonus qui visent à transformer les banquiers en chasseurs de primes, et qui ont généralisé de véritables corruptions dans tout le secteur.
La prise de risque est une notion qu’il est difficile de réguler…
Dans l’approche prudentielle, il y a toute la problématique du type d’activité des banques. Une banque de dépôts bénéficie, de près ou de loin, d’une garantie de l’État, parce qu’on ne peut pas laisser une telle banque tomber en faillite. Il y a moyen de réguler une banque de dépôt qui octroie des crédits, mais les activités de marché sont beaucoup plus difficiles à contrôler. De nombreux dirigeants et administrateurs ne savaient pas les risques qui étaient pris au sein de leur banque. Comment veut-on que le régulateur puisse contrôler ce qui se passe? Le Glass Steagall Act, en 1934, obligeait à la scission de ces activités et limitait les capacités de nuire des banquiers spéculateurs jugés grands responsables de la grande crise financière des années 1930; il n’a pas été voté par hasard, et l’analyse de Paul Volcker aujourd’hui, qui va dans le même sens, est tout à fait bonne. Il faudrait interdire aux banques qui collectent des dépôts de développer des activités spéculatives. Et il faudrait très strictement limiter leur capacité à financer des hedge funds, des sociétés financières, tout ce qui touche de près ou de loin à la spéculation.
La taxation des banques serait-elle un bon moyen de freiner cette spéculation?
On semble se diriger vers une taxation des banques, sur leurs activités les plus spéculatives, et même une taxation particulière sur les banques qui dépassent une certaine taille. Ce serait une très bonne chose. De très nombreuses banques sont d’une taille trop importante pour le bien de l’économie. Il n’y a pas d’économie d’échelle véritable dans le secteur bancaire. Il y a des cartels sur certains types d’activité, comme des marchés de dérivés, les introductions en Bourse, les fusions et acquisitions, les activités de détail dans certains pays… En combattant la taille par des mesures fiscales, on pourrait réduire le risque systémique que les grandes banques font courir et le risque de création de cartels. D’une façon générale d’ailleurs, la taille excessive des entreprises est le principal obstacle au bon fonctionnement de l’économie de marché. Je ne suis pas partisan d’une taxation généralisée sur les banques, mais bien d’une taxation en fonction des prises de risque et de la taille, qui aurait de très nombreuses conséquences positives et une grande justification économique.
Ne risque-t-on pas de réduire les capacités bénéficiaires des banques et leur capacité à financer l’économie?
De très nombreuses banques sont encore en situation de surcapacité: surcapacité à financer la spéculation, surcapacité à financer des structures douteuses ou des pays surendettés, et à ensuite spéculer dans l’autre sens. Accroître les exigences prudentielles sur les activités spéculatives et les taxer ne nous privera pas de grand-chose d’utile. N’oubliez pas non plus que, dans de nombreux pays, ce sont plutôt les banques petites et moyennes, les coopératives et les banques publiques qui financent la plus grande part de l’économie réelle.
On dit souvent que les fonds spéculatifs augmentent la liquidité des marchés?
Peut-être, mais vous savez, l’objectif de liquidité n’est pas un bon objectif d’intérêt général. Il est plus important de viser la stabilité financière et l’efficience de l’allocation des capitaux. L’objectif de liquidité devrait être accessoire, car il est souvent en contradiction avec ces objectifs prioritaires. Mais évidemment les banquiers et spéculateurs préfèrent promouvoir l’objectif de liquidité qui justifie les abus de marché. Les pouvoirs publics devraient cesser d’être dupes, et se rendre compte que cette fameuse liquidité n’existe que quand les vrais investisseurs n’en ont pas besoin; dès qu’on en a besoin, comme en 2008, elle disparaît. Elle avait à nouveau disparu la semaine dernière. Ce sont les banques centrales qui apportent la vraie liquidité, pas les marchés, alors cessons d’accepter ces instruments et comportements nuisibles, ces dérivés douteux, ces ventes à découvert sans limites, sous prétexte qu’ils apportent de la liquidité: c’est faux et inutile. Le grand économiste Keynes, que l’on a eu bien tort d’oublier dans les dernières décennies, avait déjà prévenu dans les années 1930 qu’il n’y a pas de liquidité pour la société dans son ensemble. Il ajoutait, dans le chapitre 12 de sa "Théorie générale" que "de tous les fétichismes de la finance, le plus antisocial est le fétichisme de la liquidité".
Mais comme nous savons que les lobbies bancaires sont payés pour défendre l’indéfendable, attendons-nous à recevoir encore de nombreux plaidoyers en faveur d’une faible régulation, en faveur de l’objectif de liquidité et de la spéculation qui va avec, et en faveur de la taille des grandes banques, qui assure les subsides publics à chaque crise.
Le Professeur à la Solvay Brussels School of Economics sur les activités bancaires et la régulation des marchés et des entreprises en Europe.
Administrateur délégué du Credibe (ancien Office central de crédit hypothécaire) et de la Fondation universitaire.
Membre du Conseil de surveillance de la Commission bancaire, financière et des Assurances (CBFA).
15/05/2010 Copyright © L'Echo.be
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mardi 18 mai 2010
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