Une version abrégée de cette interview est parue dans le Vif/l’Express du 3 avril 2009
Adam Smith, le «père» du libéralisme économique se serait-il lamentablement trompé… il y a plus de deux siècles ? Pas si sûr, répond Eric De Keuleneer, professeur à l’ULB (Solvay), administrateur délégué de Credibe, mais surtout observateur attentif de l’évolution des mentalités « financières » de ces dernières années.
Eric De Keuleneer n’est pas un inconnu. Très souvent appelé par les médias pour donner son point de vue sur des phénomènes économiques, ce professeur de Solvay déteste les grandes envolées lyriques, style « c’est la faute à … ». Il essaye avant tout de comprendre et d’analyser des événements qui, le plus souvent, auraient pu être évités ou, au moins, atténués en faisant preuve de prudence et en regardant dans le rétroviseur.
C’est ce qu’il fait pour analyser la crise actuelle. Pour lui, on s’est largement distancé des préceptes d’Adam Smith, ce philosophe et économiste écossais du 18è siècle considéré comme le père du libéralisme économique. Il écrit notamment dans la « Richesse des Nations » qu’il faut laisser faire les marchés, qu’ils trouvent naturellement leur équilibre et que l’Etat ne doit pas mettre d’entraves à leurs activités « enrichissantes ». L’intérêt particulier poursuivi dans le cadre des marchés va, grâce à la « main invisible », mener à l’intérêt général, dit Smith. Or ces derniers temps, le monde financier a nuit à l’intérêt général.
Selon la théorie d’Adam Smith, le travail, la recherche de nouveaux marchés… sont nécessaires pour enrichir une nation et sa population. Aujourd’hui, doit-on dire qu’on a été trop loin en la matière ?
Aujourd’hui, d’aucuns disent que Smith s’est planté. Je ne le crois pas. Au contraire, il avait tout prévu. Il n’avait certainement pas rejeté les règles, et surtout pas les règles de concurrence. Il avait dit que dans un marché où règne la concurrence et la transparence, le profit correspond assez correctement à de la création de valeur. Malheureusement, dans de nombreux marchés, et en particulier les marchés financiers, ces deux éléments font aujourd’hui cruellement défaut.
On a donc oublié Smith et voulu faire de l’argent pour de l’argent…
Tout à fait. On a confondu intérêt personnel poursuivi dans le cadre de règles déontologiques, et enrichissement personnel immédiat, à n’importe quelles conditions.
Il en va de même pour la concurrence ?
Dans de nombreux secteurs, dont le secteur financier, il n’y a pas assez de concurrence. Les institutions financières sont devenues bien trop grandes et trop puissantes. On a érigé la taille comme un avantage en soi. Adam Smith avait prévenu : il affirmait que la tendance chez les gens d’affaire est de conspirer pour éviter la concurrence. Cela se fait, par définition à son avis, contre l’intérêt général, ce qui justifie des mesures réglementaires pour défendre la concurrence.
Smith affirme que des bénéfices systématiquement élevés sont plutôt le signe d’une économie malsaine. S’il n’y a pas suffisamment de concurrence et de transparence, le profit risque d’être trop élevé, et de résulter d’abus de marché et de manipulations, plutôt que de mérite et de vraie valeur ajoutée. Ceci est caractéristique du secteur financier depuis 20 ou 25 ans, mais aussi du secteur de l’énergie par exemple.
Cela signifie que l’intérêt général a été oublié pour l’intérêt du prince, même s’ils sont plus nombreux aujourd’hui qu’il y a deux siècles ?
Je crois qu’il est toujours vrai que lorsque chacun recherche son intérêt personnel dans un marché concurrentiel et transparent, cela optimise le bien-être économique. Intellectuellement, Adam Smith conçoit la recherche d’un intérêt personnel comme plus large que le simple enrichissement, en incluant le sentiment altruiste qui peut apporter de grandes satisfactions, tout en recommandant de ne pas baser le système économique là-dessus. Le communisme, ayant mal compris Marx, a voulu forcer l’expérience et les derniers pays s’en revendiquant sont aujourd’hui des paradis de l’enrichissement personnel… . Smith espérait que l’être humain serait un jour mûr pour une société basée sur l’altruisme, mais, réaliste, il proposait de commencer par l’intérêt personnel canalisé dans des marchés transparents.
L’évolution de notre société a laissé peu de place à l’intérêt général.
L’augmentation de bien être et de libre choix depuis deux siècles est incontestable, et le système est largement efficient. Mais un élément peu important du temps de Smith est apparu en force depuis le 20ième siècle, c’est l’entreprise que l’on peut appeler ‘institutionnelle’, dirigée par des professionnels qui n’en sont pas propriétaires. Ces dirigeants professionnels risquent de poursuivre leur intérêt personnel plutôt que celui de l’entreprise (au contraire de l’entrepreneur-gestionnaire-propriétaire, dont l’intérêt se confond avec celui de son entreprise, et dans les bons cas l’entreprise familiale aussi). Ce gestionnaire professionnel n’étant qu’un ‘agent’ au service d’actionnaires divers, les économistes appellent ce problème, le « problème d’agence ». C’est une vraie rupture dans la logique d’Adam Smith, puisque à cause de ce problème, des acteurs majeurs du marché, les entreprises institutionnelles, ne sont pas nécessairement gérées dans leur intérêt propre. Ce n’est pas dramatique, mais cela doit se gérer.
Cette rupture n’invalide pourtant pas l’analyse d’Adam Smith. Il s’était rendu compte que les gestionnaires professionnels, par exemple ceux qui géraient à l’époque les grandes Compagnies coloniales, risquaient d’amener négligence et conflits d’intérêt, d’autant plus dangereux que ces Compagnies vivaient sur des monopoles. Ces Compagnies avaient rendu possible le colonialisme marchand hollando-anglais, mais en 1720 déjà , des financiers peu scrupuleux s’étaient servis de cette structure institutionnelle dans des spéculations créant de dramatiques bulles boursières ; entre 1720 et le milieu du 19è siècle, leur création sera rendue légalement très difficile, et pendant tout ce temps, l’activité économique sera basée sur un capitalisme personnel et familial. Ce n’est qu’au milieu du 19è siècle que l’on autorise à nouveau les entreprises institutionnelles, qui apportent leur potentiel de croissance,… et leurs problèmes.
Grands travaux d’infrastructure pour les chemins de fer et conquête des Etats-Unis n’y sont sans doute pas étrangers…
Effectivement. Ce sera la naissance du capital anglo-américain et de ses entreprises institutionnelles très puissantes. Dès ce moment-là se pose le problème de la gestion de ces entreprises. Les premières lois anti-trust vont apparaître, en particulier contre les magnats du pétrole, Rockefeller en tête, qui s’enrichissent sur le dos de l’intérêt général. Théodore Roosevelt, au début du 20ieme siècle s’en prend à ces gestionnaires qu’il appelle « des malfaiteurs très fortunés », et légifère pour limiter les abus. Mais ensuite, dans l’euphorie des années 1920, les réglementations sont affaiblies. La crise de 1929 sera la conséquence de nouveaux abus. Elle amènera les Etats-Unis à prendre diverses mesures législatives contre les abus de pouvoir, en encadrant l’activité bancaire et le rôle d’actionnaire financier. Les banques de dépôt ne peuvent plus faire d’opérations risquées, ne peuvent plus détenir d’actions, et les banques d’affaires ne peuvent recevoir de dépôt. On a voulu dans les années 1930 réimposer une certaine éthique dans l’économie.
Moralité aujourd’hui oubliée ? Est-ce important ?
Depuis les années 1980-1990, on a à nouveau dérégulé et affaibli les règles anti-trust ; on a cru régler les problème d’agence avec des bonus et stock-option qui l’ont en fait aggravé. L’éthique a à nouveau disparu des marchés financiers et c’est préoccupant. Adam Smith pensait que les gens d’affaire avaient intérêt à être éthiques, car cela était rentable pour eux à long terme. Mais il raisonnait dans un environnement où les rapports étaient personnels, et l’honorabilité avait un prix. Il y a aujourd’hui trop peu de règles déontologiques contraignantes en finance, trop d’anonymat dans les grandes banques institutionnelles et dans les transactions financières et trop de gens se sont enrichis en bafouant l’éthique.
L’éthique ayant disparu, doit-on garder espoir ?
Oui. La crise actuelle est profonde. Mais, les pistes d’espoir existent. Il faut revenir à un principe de base : les marchés sont bénéfiques pour l’économie mais il leur faut des règles claires. Il faut renforcer la transparence et la concurrence, et se méfier des fusions et acquisitions car elles ont souvent pour but d’amoindrir la concurrence, et de satisfaire des logiques de pouvoir. Les marchés financiers n’ont pas démérité mais ils ont été très mal servis, entre autres par les banques, les courtiers, les agences de rating,…, qui souvent ont manqué de vue à long terme, ont sacrifié leur éthique et leur crédibilité parce que leurs dirigeants étaient encouragés par des bonus et autres rémunérations perverses à s’enrichir à court terme, contre l’intérêt des entreprises qu’ils dirigeaient.
Les Etats-Unis ont joué un rôle évident dans la crise actuelle. D’où peut provenir le sursaut ?
Les Etats-Unis sont les grands fauteurs de troubles car, depuis la conquête de l’ouest où des pionniers admirables côtoyaient des forbans invétérés, ils ont souvent eu du mal à encadrer ceux qui s’enrichissent malhonnêtement. Aujourd’hui, on doit avoir le courage d’identifier les mécanismes pervers et de dénoncer les pratiques hasardeuses. Il faut notamment revoir la gouvernance des entreprises institutionnelles : une entreprise ne peut vivre harmonieusement si son personnel ne sent pas que ses dirigeants travaillent dans l’intérêt de l’entreprise. Le problème de gouvernance se pose d’ailleurs aussi dans le secteur public, dont la gestion est souvent fort éloignée de l’intérêt public. Grâce à des codes professionnels clairs et une gouvernance plus stricte, on doit mettre en place des normes et éviter les dérapages. Dès lors, la confiance pourra revenir.
Transparence, concurrence et éthique doivent être au centre des préoccupations économiques et sociales. Comme l’écrivait déjà Adam Smith…
Quelques pistes de remèdes par rapport à la crise actuelle
- How CDS can be used to manipulate markets
- Mutual funds'support over pay is not surprising - Financial Times 14/04/2009
- Banks have not created wealth but displaced it and should be better regulated
- Stop subsidising the banking sector : legal separation of functions, and a transaction levy to fund a systemic risk insurance fund, would be the best banking regulations
- Des remèdes pour assagir la finance
Analyse de la crise financière de 2001/2002, de l’aspect dangereux des fusions/acquisitions et du rôle pervers des Investment banks dans les marchés financiers, voir lien ci-dessous
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